dimanche 1 février 2009

Cours n°1. La littérature à Rome : une importation étrangère, un butin de guerre




La littérature, autant que la philosophie, est une « activité » problématique, à Rome ; elle ne va pas de soi. Elle peut même être considérée comme une importation étrangère : symboliquement, c’est un grec de Tarente, Livius Andronicus, traducteur, dans la deuxième moitié du IIIème siècle avant J.-C., de l’Odyssée, qui est traditionnellement considéré comme le premier écrivain romain et c’est à la littérature en tant que telle que peuvent s’appliquer les célèbres vers du poète Horace :
Graecia capta ferum uictorem cepit et artes
Intulit agresti Latio… (Epîtres, II, 1, v. 156-157)
(La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur
et porté les arts dans le rustique Latium)
L’étude de la littérature latine est donc d’autant plus intéressante que ceux qui prétendaient faire profession d’écrivain, autant que les riches dilettantes, ont dû s’expliquer, voire se justifier, dès lors que leur pratique n’était pas immédiatement utile pour l’Etat. Il a donc fallu « acclimater » la littérature à Rome et cette acclimatation s’est faite dans le cadre plus général de l’hellénisation croissante de la société romaine. Une partie de l’aristocratie romaine, dont les plus éminents représentants sont, au IIème siècle avant J.-C., les Cornelii Scipiones, dont le « cercle » est fameux, a su, dans un premier moment, utiliser, pour ses propres besoins, cette activité nouvelle. Mais, dans un même mouvement, les écrivains romains ont su s’émanciper et revendiquer pour leur art une place de choix dans la Cité et dans l’Urbs, voire, in fine, indépendamment ou en dehors de celle-ci – et, à l’abri d’une langue poétique, aux formes savamment codées, élaborer une littérature véritablement subjective, si l’on retient la définition de la subjectivité littéraire proposée par Michel Zink : « Non pas, bien évidemment, l’effusion spontanée ou l’expression véritable dans un texte de la personnalité, des opinions ou des sentiments de son auteur. Mais ce qui marque le texte comme le point de vue d’une conscience. En ce sens, la subjectivité littéraire définit la littérature. Celle-ci n’existe vraiment qu’à partir du moment où le texte ne se donne ni pour une information sur le monde prétendant à une vérité générale et objective, ni pour l’expression d’une vérité métaphysique ou sacrée, mais quand il se désigne comme le produit d’une conscience particulière, partagé entre l’arbitraire de la subjectivité individuelle et la nécessité contraignante des formes du langage » (La subjectivité littéraire, Paris, PUF, 1985, p. 8). « Ego » prodeo laruatus : le Sujet, à Rome, s’avance masqué derrière les cérémonies d’un langage poétique codé.

1) L’introduction conflictuelle de l’hellénisme à Rome

On retient trop souvent, à propos de l’influence croissante de l’hellénisme à Rome, la méfiance de Caton face à l’enthousiasme actif d’une autre frange de l’aristocratie représentée typiquement par les Scipions. On en fait même le thème d’une pièce de Térence : les Adelphes. Ces lieux communs scolaires occultent la diversité et les contradictions de ce que l’on nomme l’ « hellénisme ».
L’ « hellénisme », en effet, - celui, par exemple, des Ptolémées d’Alexandrie -, ce peut être une organisation étatique, différente de l’organisation romaine traditionnelle, mais très perfectionnée et efficace. Cité confrontée à ses propres tentations impériales, Rome a été attirée par un certain modèle grec : « L’Orient [hellénistique] propose, pour le passage de la Cité à l’Etat, la solution monarchique qui s’appuie, notamment, sur deux idées nouvelles et assimilables, l’évergétisme du souverain et le charisme de la Victoire qui distingue l’homme providentiel. » (M. Christol et D. Nony, Rome et son empire, Hachette, p. 76)
L’efficacité de cette organisation passe notamment par des techniques de mise en ordre de l’opinion et de propagande, qui ne sont pas sans rapports avec la littérature, qui n’a de véritable sens, en tant que telle, selon Florence Dupont, que « là où existe, en horizon d’attente, une institution littéraire » (L’invention de la littérature, La Découverte/Poche, 1998, p. 14). Dans cette perspective, « l’écriture apparaît bien à l’époque d’Alexandre comme un instrument de pouvoir et de domination, un moyen de conquérir le monde, et la promotion du livre, support et véhicule de la culture grecque, est indissociable de la fin de la liberté : l’impérialisme macédonien triomphe dans la bibliothèque d’Alexandrie » (Ibidem, p. 13).
Mais l’ « hellénisme », c’est aussi, au contraire, la démocratie et une attention, philosophique et morale, inconnue à Rome, portée à la personne, au sujet et à l’individu, indépendamment de sa qualité de citoyen. Pour la nobilitas romaine, l’ « hellénisme » présente de nombreux attraits ; mais ce peut être aussi un redoutable danger. C’est dans ce contexte qu’il convient de resituer les nombreux conflits qui émaillent le début du IIème siècle av. J.-C., époque, à Rome, d’une intense fermentation religieuse et morale qui bouleverse la religion et les cadres de pensée traditionnels : Sarapis et Isis côtoient le pythagorisme, l’orphisme, le stoïcisme et l’épicurisme.
La curiosité romaine, en effet, ne va pas sans méfiance. En 186, éclate le scandale des bacchanales : les adeptes des thiases bacchiques sont sévèrement châtiés : le mélange des sexes, des personnes (citoyens, pérégrins, esclaves, adultes et impubères), le mystère des réunions et leur caractère trop joyeux et libre ont fait craindre un complot et une tentative de subversion sociale. Des philosophes grecs sont chassés de la Ville en 161, mais d’autres donnent, en 155, des conférences publiques à l’occasion d’ambassades, en particulier les chefs des trois principales écoles philosophiques athéniennes, Critolaos (du Lycée), Carnéade (de l’Académie) et Diogène (du Portique). Mais ils sont chassés, en 154, comme deux autres grecs, Alkios et Philiskos, qui avaient tenté d’établir une école épicurienne à Rome. La même année, Scipion Nasica fait détruire le premier théâtre en pierres. En 139, ce sont les Chaldéens et les juifs qui sont expulsés de Rome…

2) Littérature et « spectacles civiques »

La littérature romaine a donc d’abord été introduite à Rome dans le cadre des nombreux « spectacles civiques » qui rythmaient la vie de la Cité et qui permettaient aux grandes familles de manifester et de légitimer leur pouvoir. Dans Le théâtre latin (Armand Colin, 1988, pages 15 et 16), Florence Dupont écrit : « Il y a à Rome quatre types de spectacles civiques : 1) Les spectacles du pouvoir (…). Le triomphe est, par excellence, la mise en scène du pouvoir des magistrats. Le consul victorieux se voit autorisé, de façon exceptionnelle, à traverser la Ville, généralement interdite aux hommes en armes, à la tête de ses troupes, exhibant le butin remporté et les rois vaincus, traînés au bout d’une chaîne (…). L’apparat du pouvoir est à Rome essentiel ; il en est la vérité ; il en manifeste la légitimité sacrée. Cette place donnée au spectacle dans l’exercice du pouvoir politique consacre la vérité de l’image. Celle-ci n’est pas à Rome un paraître opposé à l’être, elle est la manifestation de l’être. 2) Les spectacles de la puissance. Les grandes familles romaines utilisent ce même type de spectacle pour asseoir leur prestige et affirmer leur noblesse. C’est d’ailleurs le seul moyen dont elles disposent pour faire connaître au peuple leurs généalogies. Le spectacle par excellence de la puissance aristocratique est celui des funérailles d’un magistrat. 3) Les spectacles de la religion. L’acte essentiel de la religion romaine est le sacrifice : la mise à mort rituelle d’une animal domestique sur un autel allumé, puis le partage de ses chairs entre les principaux sacrifiants. Sacrifice domestique ou sacrifice public, c’est toujours un acte collectif comprenant des acteurs et des spectateurs. 4) Les spectacles de la parole. La vie politique à Rome est celle d’une république : la force agissante est l’exercice de la parole. Les magistrats sont élus, les lois sont votées. Gouverner, c’est convaincre. D’où le rôle prépondérant joué par l’éloquence, une éloquence qui est à la fois une philosophie et une rhétorique (…). L’importance du spectacle dans la vie publique romaine implique que tout rassemblement de la collectivité se fasse autour d’un acte spectaculaire et que la culture commune passe par la vue autant que par la parole sans que celle-ci ait le monopole de la vérité ».
C’est dans ce cadre que doit se fondre l’activité littéraire et qu’écrivent les premiers poètes romains. A la fin du IIIème siècle avant J.-C., Naevius compose une praetexta (c’est-à-dire une tragédie dont le sujet est non pas grec mais romain), Clastidium, peut-être à l’occasion des funérailles de Claudius Marcellus, mort en 208, qui rappelle sa victoire en 222 sur une armée gauloise dont il tua le chef de ses propres mains. En 207, en pleine guerre contre Hannibal, Livius Andronicus compose, à la demande des Pontifes, un hymne que devaient chanter à travers la ville trois groupes de neuf jeunes filles, afin de conjurer les prodiges signalés partout en Italie. En 189, M. Fulvius Nobilior emmène le grand poète Ennius en Etolie comme chantre officiel de ses exploits. C’est sans doute pour les funérailles de celui-ci qu’il composa une fabula praetexta : Ambracia. En 160, aux jeux funèbres en l’honneur de Paul-Emile, on joue les Adelphes de Térence et Paulus, tragédie prétexte de Pacuvius, un neveu d’Ennius.

3) Fonctions et rôles du poète et de la poésie

Producteurs d’une littérature au service des grands et de la Cité, ce qui revient au même dans la République oligarchique romaine, les premiers écrivains romains sont aussi présentés traditionnellement comme des esclaves ou d’anciens esclaves affranchis : né à Tarente (cité grecque d’Italie du sud conquise par les romains en 272), Livius Andronicus devient le pédagogue – fonction revenant à un esclave - d’un fils de Livius Salinator, qui l’a adopté (d’où son nom) ; né en Afrique, Térence fut l’esclave à Rome de Terentius Lucanus qui lui donna l’éducation d’un homme libre et finit par l’affranchir etc.
Dans un article consacré au poète Properce, Cynthia ou la carrière contrariée. Essai sur la condition sociale des poètes latins (« Museum Helveticum », n°5.3, 1948), Denis Van Berchem retrace ainsi les débuts de la littérature romaine : « Une convention commode, et qui n’est pas exempte de vérité, assigne pour point de départ à la littérature latine la représentation aux jeux romains de 240 des premiers drames de Livius Andronicus. Toutefois, ce ne fut vraisemblablement pas par là que ce Grec de Tarente avait commencé d’attirer l’attention. Esclave romanisé par l’affranchissement, il avait ouvert une école. Et comme l’explication des poètes servait alors de base à l’instruction, il s’était donné, en latin, l’indispensable instrument de travail en traduisant en vers saturniens l’Odyssée. Cet exploit devait le désigner au choix des édiles lorsque ceux-ci résolurent d’ajouter au programme habituel des jeux des représentations scéniques imitées des Grecs. Certains savants attribuent en outre à Livius Andronicus la composition du carmen chanté à Rome en 249, au cours d’une cérémonie propiatoire ordonnée, selon un rite nouveau, par les interprètes des livres sibyllins. Cette hypothèse, qui a été combattue, séduit du moins l’esprit en faisant du même homme le créateur, à Rome, des principaux genres poétiques : épique, dramatique et lyrique. Quoi qu’il en soit du dernier, ce qu’il importe de souligner ici, c’est l’aspect éminemment utilitaire de cette triple production. Il s’agissait, pour Livius et ses émules, de répondre d’une part aux besoins de l’enseignement, d’autre part aux exigences croissantes du culte public. Principal intéressé, l’Etat se préoccupa de consolider l’existence de ces écrivains professionnels dont il utilisait désormais les services. Par analogie avec le collegium tibicinum, qui existait de longue date, il créa, en l’honneur de Livius Andronicus, nous dit-on, un collegium scribarum et histrionum, qui tenait séance dans le temple de Minerve sur l’Aventin. Qu’il ait ainsi associé, dans une seule corporation, auteurs et acteurs ne saurait surprendre, puisque le même personnage cumulait souvent les deux rôles. Mais on se souvient que l’acteur était, dans l’opinion et par la loi, frappé d’infamie ; la constitution du collegium montre à quel point le métier d’écrivain était alors dépourvu de prestige. En dépit des honneurs qui, par la suite, ont pu être rendus individuellement à des auteurs de talent, la poésie ne s’est jamais, sous la République, entièrement relevée de cette tare originelle (…).
La production de tous ces poètes a répondu, dans son ensemble, à des besoins pratiques. Ils ont donné aux maîtres d’école des livres de lecture, aux organisateurs des jeux, ces pièces dramatiques qui ne pouvaient plus désormais manquer au programme. Payés à la tâche, ils ont appliqué leur génie à transplanter sur le sol romain quelques-unes des plus précieuses essences de la culture hellénique. On leur a fait parfois un mérite d’avoir été puiser leur inspiration chez les classiques grecs, plutôt que chez les auteurs plus récents. Mais il faut voir qu’en cela, ils ne faisaient qu’obéir aux préceptes des professeurs d’Alexandrie. Aristophane de Byzance et Aristarque avaient dressé la liste des auteurs scolaires ; on sait que la littérature contemporaine en était exclue, ainsi que les lyriques lesbiens, à cause de leur caractère érotique. Ils avaient aussi formulé des règles pour le théâtre et pour les hymnes religieux, règles nécessairement déduites de l’examen des classiques. Les premiers poètes latins n’ont fait qu’imiter les auteurs recommandés. Ils ont écrit des épopées à l’exemple d’Homère, des tragédies à la façon d’Euripide, des comédies à celle de Ménandre. Œuvre impersonnelle, où les vues propres à l’auteur ne se manifestent que par accident, œuvre d’artisans préoccupés le plus souvent de ne heurter ni le sentiment populaire, ni la susceptibilité des grands » (p. 146).

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